Jean-Claude Marguerite

littérature et photographie

L’enfance généreuse.

Paris, affiche(s), 5 septembre 2017.

Au moins trois affiches se sont succédé, leur côtoiement est accidentel. Cependant, cet instantané les réunit, les fige et les accorde en un présent intemporel. En noir et blanc, voici l’enfance généreuse et spontanée ; en couleur, l’univers complexe des adultes, un monde polychrome riche en tentations. La fillette partage une pomme avec un plus grand qu’elle. Dans son dos, deux hommes chamarrés épient ; celui de gauche la regarde. Ou il la convoite.
Je n’ai vu que la menace qui pèse sur elle. La déchirure en diagonale semble l’isoler, et donc la protéger, mais les motifs floraux qui bordent l’enfant sont rouges, comme de mauvaises plaies. Des cicatrices invisibles des abus que subissent filles et garçons en si grand nombre et partout, et qui ne s’expliquent pas autrement que par le « Je veux, je prends. »

Et vous, que voyez-vous ?

Chaque dimanche, une photographie commentée du miroir subliminal du métro parisien.

L’homme à l’envers.

Paris, affiche(s), 7 janvier 2024.

Les plis colorés célèbrent ce danseur en robe chatoyante, la tête en bas. Un homme à barbe et aux lèvres écarlates. Est-ce le monde à l’envers ? Ou bien, est-ce notre monde qui a perdu son bon sens ?
Il fut un temps où les femmes n’avaient pas le droit de chanter ou de jouer au théâtre, leurs rôles étant portés par des hommes. Devrait-on aujourd’hui s’étonner d’un homme en jupe ? Devrait-on jamais déterminer qui est quoi et qui fait quoi ?
La répartition manichéenne des genres n’assigne pas qu’aux femmes qui et comment elles doivent être. Elle impose un modèle de comportement et de figuration machistes à tous ceux nés dotés d’un pénis. Y compris à ceux qui ne s’interrogent pas sur leur identité. Question de paresse ou de lacune intellectuelle, suivre un archétype s’avère moins exigeant que cheminer vers la découverte et l’affirmation de soi et selon soi.

Et vous, que voyez-vous ?

Chaque dimanche, une photographie commentée du miroir subliminal du métro parisien.

Emprisonnée.

Paris, affiche(s), 7 septembre 2020.

J’ai vu une jeune femme s’abandonner à la danse, j’ai vu les barreaux de cette grille se refermer sur son rêve, j’ai vu l’enthousiasme des féministes contré par le principe de réalité.
Ce jour-là, je me rendais au Père-Lachaise, pour y photographier la représentation des femmes. Cette affiche m’a amené à penser que leur combat est perpétuel, sans véritable espoir de victoire définitive.
Les publicités touchent notre quotidien à la façon d’un décor récurrent (s’il a beau se renouveler, il professe toujours les mêmes valeurs). Le cimetière est un lieu de mémoire, l’art funéraire, une célébration qui véhicule une image stéréotypée des rôles. Dans les deux cas, nous n’y prêtons pas garde, tout nous paraît si familier. La représentation ordinaire des femmes nous emprisonne tous dans une vision sexiste.

Et vous, que voyez-vous ?

Chaque dimanche, une photographie commentée du miroir subliminal du métro parisien.

Hasard du calendrier, la revue L’Œil de la photographie (et The Eye of photography) vient de publier un portfolio sur l’autre volet de mon travail sur le sexisme, L’art funéraire eu Père-Lachaise.

Nues.

Paris, affiche(s), 20 octobre 2009.

Deux femmes aux francs regards, l’une couchée et l’autre debout. On ne distingue aucun vêtement, on aperçoit la main d’une troisième en masque de ses seins. La déchirure évoque la révélation de ce que l’on s’attend à voir de celle qui se tient droite. Ses yeux clairs se sont rivés sur nous, en défi ou en invitation.
Pourtant, ce qui nous est dévoilé de celle qui est allongée ne suggère aucune complicité, nous ne trouvons pas davantage de signes de crainte. La pudeur du geste n’atténue pas l’état de nudité, il le souligne, c’est un fait assumé. Une façon de dire aux hommes : « Je sais que tu me vois telle que mon corps est fait, soit ! Cela ne te donne aucun droit. » Ah, oui. On reconnaît une actrice. C’est-à-dire une de ces femmes que l’on a déjà peut-être vue dévêtue dans un film. « C’était un rôle, cela ne te donne pas davantage de droits. »

Et vous, que voyez-vous ?

Chaque dimanche, une photographie commentée du miroir subliminal du métro parisien.

« Lætitia casse-toi. »

Paris, affiche(s), 16 décembre 2003.

Jean-Paul Goude a mis en scène Lætitia Casta pour tout un enchaînement de campagnes d’affichages en pleine tourmente antipub. Ces images ont suscité un déferlement haineux contre Lætitia Casta. Pourquoi elle, nommément ? 
La régularité de ces campagnes en faisait une sorte de rendez-vous. Il se formait une familiarité avec ce modèle que l’on retrouvait au même endroit, semaine après semaine. C’était un peu comme lorsque l’on croise chaque jour quelqu’un dans le métro, on finit par se reconnaître, l’idée d’une certaine connivence se crée. Et des fantasmes peuvent s’ancrer et s’animer sur ce visage, cette silhouette. 
Aussi, ce rejet dépasse la confusion entre l’identité de la personne ayant posé et le personnage qu’elle interprète, ce rejet dénonce la douleur issue d’un désir refoulé, il est l’écho d’un cri d’autocensure.  

Et vous, que voyez-vous ?

Chaque dimanche, une photographie commentée du miroir subliminal du métro parisien.

L’olisbos (miroir #12)

Paris, affiche(s), 3 mars 2020.

En plein #MeToo, la dark romance est devenu le principal genre littéraire apprécié par un public féminin. Et le porno n’est pas qu’une affaire masculine. De quoi susciter des questions chez les féministes qui s’y risquent, et fourbir des arguments grossiers aux sexistes. C’est omettre l’importance cruciale de l’imagination comme du jeu. Il s’agit là d’envisager ou d’endosser sciemment un rôle et de participer librement à une mise en scène où l’improvisation se nourrit de modèles fantasmés. Et cela s’arrête là. À chacun sa sexualité, à personne de l’imposer.
Le sexisme se fonde sur le contraire, une sorte de « Je veux, je prends » de la prime enfance. Qu’il soit question de sexe, de propriété ou de croyance, quelle que soit la sophistication de ses méthodes et de ses discours, ce narcissisme relève de l’enfant sauvage devenu grand. Le développement de la conscience de l’autre comme des conséquences de ses actes s’est interrompu avant terme. Mais, n’est-ce pas la notion de morale qui définit notre degré de civilisation ?

Et vous, que voyez-vous?

Chaque dimanche, une photographie commentée du miroir subliminal du métro parisien.

Comment osent-ils ? (miroir #11)

Paris, affiche(s), 20 mars 2011.

La vulgarité de certaines campagnes nous rappelle à la réalité crue. Le monde gentiment glamour que nous racontent les affiches n’a pas d’autre prétention que de nous amener à acheter un produit, à adhérer à une idée, à nous conformer à un style de vie. La mise en scène publicitaire n’est qu’un enrobage, seule l’intention de l’annonceur compte.
Avec pragmatisme, on rétorquera que les communicants se contentent d’exploiter les stéréotypes de notre société, que le procédé est de bonne guerre. Mais, leurs messages justifient et enracinent ces idées reçues, ils ne sont pas neutres. Avec pertinence, on rétorquera encore que l’économie n’est pas la morale, et que, de ce fait, elle n’a qu’une valeur et aucune vertu. « Ça me profite, peu importent les conséquences » fait étrangement écho au raisonnement sexiste : « Je veux, je prends. »

Et vous, que voyez-vous?

Chaque dimanche, une photographie commentée du miroir subliminal du métro parisien.

Le lion et sa Vénus (miroir #10)

Paris, affiche(s), 22 septembre 2019.

J’ai vu la vulve caricaturale, démesurée, ancrée sur le pubis de cette Vénus de musée au corps diaphane. J’ai vu le lion farouche qui veille à ce qu’aucun autre ne s’en approche. Je n’ai vu qu’ensuite la main qui soutient les déchirures qui mettent à nu trois ou quatre générations d’affiches, comme pour amener le regard à se concentrer sur le ventre anonyme. Puis, qui le dirigent sur la bête vers laquelle converge la longue chevelure.
L’allégorie initiale du tableau se trouve donc réduite à une notion d’appartenance, et résume l’enjeu de celle-ci au sexe de la femme. Ces altérations, voulues ou non, semblent nous dire que l’art ne nous émancipe pas des stéréotypes.

Et vous, que voyez-vous?

Chaque dimanche, une photographie commentée du miroir subliminal du métro parisien.

Désenchantée. (miroir #9)

J’ai vu dans le télescopage de ces deux affiches l’espoir brisé de bien des adolescentes. Nombre de celles que j’ai connues ont partagé un rêve de princesse contemporaine, être chanteuse ou danseuse ou actrice, célèbre et adulée. À droite, Broadway, avec le soleil sur fond bleu tamisé, gage d’une promesse auquel rien ne paraissait devoir s’opposer. Mais, cette vision s’effrite, et les déchirures qui s’en détachent font écho aux paillettes qui se décollent du visage, à gauche. D’un vert cru, c’est la figure d’une jeune femme désenchantée qui regarde lui échapper ce qui semblait devoir la définir. Pourquoi sont-elles si nombreuses à partager les mêmes élans avant les mêmes revers ? Les publicités et ce qu’il en reste nous conditionnent à accepter stéréotypes après stéréotypes.
Et vous, que voyez-vous ?

Paris, affiche(s), 14 novembre 2023.

Chaque dimanche, une photographie commentée du miroir subliminal du métro parisien.

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