littérature et photographie

Auteur/autrice : Jean-Claude Marguerite (Page 1 of 47)

Romancier, photographe.

Lacérée.

Paris, affiche(s), 20 septembre 2019.

Pourquoi lacère-t-on l’image d’une femme ? La photographie originale est prise en plongé et ne montre pas si cette femme est debout ou couchée, mais elle est dominée. On ne sait rien de son regard, sa bouche ouverte ne nous renseigne pas sur le lieu, le contexte, les enjeux. Mais quelqu’un a apporté son cutter et a découpé en deux grands gestes ce visage. Sans autre indice que ces plaies de papier, cet acte haineux relève de la misogynie. Que me dit-il encore ?
Son auteur a agi sous l’injonction d’une double projection. Il s’en est pris à une photo, il s’en est pris à ce que cette illustration éveille en lui. C’est sa tentation qu’il combat, sa propre faiblesse qu’il exhibe. Son incapacité à contenir ses pulsions le fait procureur et bourreau. L’accusée est innocente, elle n’en est pas moins sa victime.

Et vous, que voyez-vous ?

Chaque dimanche, une photographie commentée du miroir subliminal du métro parisien.

Le poids des regards.

Paris, affiche(s), 11 décembre 2023.

Image faite ou image prise ? Ces amalgames accidentels sont parfois si évidents, si limpides, que l’on pourrait croire à un montage. Ici, le maquillage de l’homme trahit une mise en scène, alors que lui répond le dessin minimaliste d’une femme. Les deux visages se font écho – cadrages et proportions identiques, même exagération des expressions. 
Même les déchirures semblent habilement ajoutées. La principale pourrait simuler un vandalisme fortuit, sa diagonale sépare les deux protagonistes à parts égales ; les autres soulignent le regard de l’un, comme des flammes qui en jaillissent, ou abîment le visage de l’autre. Ce voisinage fait cliché, tant il illustre clairement la menace usuelle que ressentent la plupart des femmes dans le métro. 

Et vous, que voyez-vous ?

Chaque dimanche, une photographie commentée du miroir subliminal du métro parisien.

Objets de désir.

Paris, affiche(s), 2 juin 2004.

La jeune femme évite notre regard, comme pour nous laisser l’envisager. Ses épaules sont nues, sa peau dorée est fleurie d’une improbable décoration qui recouvre sa poitrine, qui court peut-être jusqu’au bas de son ventre. Mais une autre femme prend le relais, quelque peu austère, ainsi vêtue de noir. Ses mains plus âgées soutiennent ses seins que seuls ses doigts modèlent. L’amalgame évoque moins l’opposition des générations que la dualité du don et du refus.
Mais, il y a une troisième femme, dont on n’aperçoit que les lèvres closes dans le fouillis des déchirures. Quel est son rôle, celui d’une observatrice ? Sa présence et son mutisme changent la scène, les deux autres ne sont plus seules en cause. La troisième annonce moins la multitude que la généralité du sort des femmes, objets de désir. Et ce qui semblait une double attitude n’en forme plus qu’une. Si la jeune femme évite notre regard, c’est pour se protéger.

Et vous, que voyez-vous ?

Chaque dimanche, une photographie commentée du miroir subliminal du métro parisien.

L’enfance généreuse.

Paris, affiche(s), 5 septembre 2017.

Au moins trois affiches se sont succédé, leur côtoiement est accidentel. Cependant, cet instantané les réunit, les fige et les accorde en un présent intemporel. En noir et blanc, voici l’enfance généreuse et spontanée ; en couleur, l’univers complexe des adultes, un monde polychrome riche en tentations. La fillette partage une pomme avec un plus grand qu’elle. Dans son dos, deux hommes chamarrés épient ; celui de gauche la regarde. Ou il la convoite.
Je n’ai vu que la menace qui pèse sur elle. La déchirure en diagonale semble l’isoler, et donc la protéger, mais les motifs floraux qui bordent l’enfant sont rouges, comme de mauvaises plaies. Des cicatrices invisibles des abus que subissent filles et garçons en si grand nombre et partout, et qui ne s’expliquent pas autrement que par le « Je veux, je prends. »

Et vous, que voyez-vous ?

Chaque dimanche, une photographie commentée du miroir subliminal du métro parisien.

L’homme à l’envers.

Paris, affiche(s), 7 janvier 2024.

Les plis colorés célèbrent ce danseur en robe chatoyante, la tête en bas. Un homme à barbe et aux lèvres écarlates. Est-ce le monde à l’envers ? Ou bien, est-ce notre monde qui a perdu son bon sens ?
Il fut un temps où les femmes n’avaient pas le droit de chanter ou de jouer au théâtre, leurs rôles étant portés par des hommes. Devrait-on aujourd’hui s’étonner d’un homme en jupe ? Devrait-on jamais déterminer qui est quoi et qui fait quoi ?
La répartition manichéenne des genres n’assigne pas qu’aux femmes qui et comment elles doivent être. Elle impose un modèle de comportement et de figuration machistes à tous ceux nés dotés d’un pénis. Y compris à ceux qui ne s’interrogent pas sur leur identité. Question de paresse ou de lacune intellectuelle, suivre un archétype s’avère moins exigeant que cheminer vers la découverte et l’affirmation de soi et selon soi.

Et vous, que voyez-vous ?

Chaque dimanche, une photographie commentée du miroir subliminal du métro parisien.

Emprisonnée.

Paris, affiche(s), 7 septembre 2020.

J’ai vu une jeune femme s’abandonner à la danse, j’ai vu les barreaux de cette grille se refermer sur son rêve, j’ai vu l’enthousiasme des féministes contré par le principe de réalité.
Ce jour-là, je me rendais au Père-Lachaise, pour y photographier la représentation des femmes. Cette affiche m’a amené à penser que leur combat est perpétuel, sans véritable espoir de victoire définitive.
Les publicités touchent notre quotidien à la façon d’un décor récurrent (s’il a beau se renouveler, il professe toujours les mêmes valeurs). Le cimetière est un lieu de mémoire, l’art funéraire, une célébration qui véhicule une image stéréotypée des rôles. Dans les deux cas, nous n’y prêtons pas garde, tout nous paraît si familier. La représentation ordinaire des femmes nous emprisonne tous dans une vision sexiste.

Et vous, que voyez-vous ?

Chaque dimanche, une photographie commentée du miroir subliminal du métro parisien.

Hasard du calendrier, la revue L’Œil de la photographie (et The Eye of photography) vient de publier un portfolio sur l’autre volet de mon travail sur le sexisme, L’art funéraire eu Père-Lachaise.

Nues.

Paris, affiche(s), 20 octobre 2009.

Deux femmes aux francs regards, l’une couchée et l’autre debout. On ne distingue aucun vêtement, on aperçoit la main d’une troisième en masque de ses seins. La déchirure évoque la révélation de ce que l’on s’attend à voir de celle qui se tient droite. Ses yeux clairs se sont rivés sur nous, en défi ou en invitation.
Pourtant, ce qui nous est dévoilé de celle qui est allongée ne suggère aucune complicité, nous ne trouvons pas davantage de signes de crainte. La pudeur du geste n’atténue pas l’état de nudité, il le souligne, c’est un fait assumé. Une façon de dire aux hommes : « Je sais que tu me vois telle que mon corps est fait, soit ! Cela ne te donne aucun droit. » Ah, oui. On reconnaît une actrice. C’est-à-dire une de ces femmes que l’on a déjà peut-être vue dévêtue dans un film. « C’était un rôle, cela ne te donne pas davantage de droits. »

Et vous, que voyez-vous ?

Chaque dimanche, une photographie commentée du miroir subliminal du métro parisien.

« Lætitia casse-toi. »

Paris, affiche(s), 16 décembre 2003.

Jean-Paul Goude a mis en scène Lætitia Casta pour tout un enchaînement de campagnes d’affichages en pleine tourmente antipub. Ces images ont suscité un déferlement haineux contre Lætitia Casta. Pourquoi elle, nommément ? 
La régularité de ces campagnes en faisait une sorte de rendez-vous. Il se formait une familiarité avec ce modèle que l’on retrouvait au même endroit, semaine après semaine. C’était un peu comme lorsque l’on croise chaque jour quelqu’un dans le métro, on finit par se reconnaître, l’idée d’une certaine connivence se crée. Et des fantasmes peuvent s’ancrer et s’animer sur ce visage, cette silhouette. 
Aussi, ce rejet dépasse la confusion entre l’identité de la personne ayant posé et le personnage qu’elle interprète, ce rejet dénonce la douleur issue d’un désir refoulé, il est l’écho d’un cri d’autocensure.  

Et vous, que voyez-vous ?

Chaque dimanche, une photographie commentée du miroir subliminal du métro parisien.

L’olisbos (miroir #12)

Paris, affiche(s), 3 mars 2020.

En plein #MeToo, la dark romance est devenu le principal genre littéraire apprécié par un public féminin. Et le porno n’est pas qu’une affaire masculine. De quoi susciter des questions chez les féministes qui s’y risquent, et fourbir des arguments grossiers aux sexistes. C’est omettre l’importance cruciale de l’imagination comme du jeu. Il s’agit là d’envisager ou d’endosser sciemment un rôle et de participer librement à une mise en scène où l’improvisation se nourrit de modèles fantasmés. Et cela s’arrête là. À chacun sa sexualité, à personne de l’imposer.
Le sexisme se fonde sur le contraire, une sorte de « Je veux, je prends » de la prime enfance. Qu’il soit question de sexe, de propriété ou de croyance, quelle que soit la sophistication de ses méthodes et de ses discours, ce narcissisme relève de l’enfant sauvage devenu grand. Le développement de la conscience de l’autre comme des conséquences de ses actes s’est interrompu avant terme. Mais, n’est-ce pas la notion de morale qui définit notre degré de civilisation ?

Et vous, que voyez-vous?

Chaque dimanche, une photographie commentée du miroir subliminal du métro parisien.

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