littérature et photographie

Auteur/autrice : Jean-Claude Marguerite (Page 1 of 46)

Romancier, photographe.

Mise à prix. (miroir#5)

La déferlante antipub de l’automne 2003 a mis en exergue une évidence négligée : les femmes sont tout à la fois les principales cibles et les principaux vecteurs des affiches. Cet étiquetage sauvage découpe ce modèle à la façon dont on désignait les pièces de viande dans une boucherie, et attribue un prix à chaque sein et au sexe. Mais la femme continue de dormir, la tête posée sur un oreiller en apesanteur. Le publicitaire la veut ainsi, attirante et passive. Docile, elle est le personnage d’une histoire rabâchée, elle est spectacle.
Les graffitis ajoutés dénoncent la marchandisation du corps, mais dans quel but ? Qui est mis en cause par cette mise à prix : le modèle, l’annonceur, le client, le chaland ?

Paris, affiche(s), 18 novembre 2003.

Chaque dimanche, une photographie commentée du miroir subliminal du métro parisien.

« Marre » (miroir #4)

Que voyez-vous ? Une rébellion, sans équivoque. Le bras suffit à identifier une sportive. Il y a aussi cette biffure qui souligne le geste, et qui occulte en même temps un message marchand dont cette femme se libère. En bas de l’image, l’on devine une suite à cette déclaration. Mais, justement, « marre » de quoi ? Quelle marque, quelle cause ? Le cadrage pourrait être taxé de partisan, si ce qu’il défend ne restait pas flou, indéfini. Il ne dit pas tout. Il suggère l’amorce d’une histoire.
Tout est une question de lecture, de perception. La détermination de cette femme nous renvoie spontanément à sa condition. Rejette-t-elle l’annonceur qu’elle est censée servir ? S’affranchit-elle des rôles qu’on lui réserve ? Peut-être faut-il se contenter du message ressenti dès le premier abord : le poing dressé d’une femme qui en a marre. Tout est dit.

« Marre » Paris, affiche(s), 24 octobre 2003.

Chaque dimanche, une photographie commentée du miroir subliminal du métro parisien.

Miroir #Spécial Saint-Valentin 2024

Couple mythique. Paris, affiches (s), 18 avril 2004.

Miroir Spécial Saint-Valentin 2024.
C’était un coup de chance. Ces deux affiches de films réunissaient, il y a vingt ans, un couple « mythique », Nicole Kidman et Tom Cruise, alors qu’ils n’étaient plus un couple dans la vie. C’est une image que j’aurais aimé publier sans commentaire. Mais, aujourd’hui, le milieu du cinéma, censé nous faire rêver, a de quoi nous faire déchanter.
Les abus de pouvoir sur les actrices (mais aussi les acteurs), mineures ou non, de la part de réalisateurs, d’acteurs, de producteurs que l’on aimait jusque-là, ou que simplement l’on respectait, se dénoncent à la pelle – tandis que des plates-formes de streaming abreuvent les jeunes de séries où la femme se soumet aux caprices pervers bellâtres. Il est vrai que l’industrie du divertissement, qui se fait appeler cinéma, est une industrie, avec ses exigences économiques. Et tant pis pour les dommages collatéraux.
Et la Saint-Valentin obéit aux mêmes exigences.

La mariée au poing levé (miroir #3)

La mariée au poing levé. Paris, affiche(s), 24 septembre 2023.

J’ai très vite remarqué cette mariée au poing levé, toute petite, noyée dans une abondance de motifs. Ce n’était qu’un des visuels destinés à signaler la modernité de je ne sais plus quel produit. D’une station à l’autre, je surveillais cette robe blanche sur fond noir, avec ces lèvres rouge-désir et sa couronne de fleurs rouge-supplice. Enfin, à la faveur du décollement de l’affiche, voilà qu’elle s’isole et se révolte. Elle dit non. Elle ose, elle se redresse. Cette pose statufiée déclenche l’effondrement du décor, l’affiche se rabat, expose sa face cachée, qui envahit l’espace. Telle une vague qui s’apprête à submerger la photo-souvenir des temps anciens, révolus.
Du moins, on aimerait y croire. Pourtant, à y regarder de plus près, cette mariée est bien blanche. Elle a revêtu une robe de pure tradition. Elle respire la bonne santé, ses mensurations correspondent aux canons contemporains. Elle lève le poing ? Et alors ? Ça lui passera. #MeToo s’intègre dans nos mœurs, #MeToo est devenu un argument publicitaire.

Chaque dimanche, une photographie commentée du miroir subliminal du métro parisien.

Nous ne sommes pas (miroir #2)

« Nous ne sommes pas » Paris, affiche(s), 20 octobre 2003.

Que voyez-vous ? Je n’ai pas vu la publicité, je n’ai pas vu le slogan antipub. Je n’ai vu que ce fragment. Ce cri chapeauté par une mèche sur une paupière close, ce cri souligné par un trait qui scelle les lèvres fermées. J’ai vu ce visage penché dans une attitude d’abandon. Ou celle d’une absence. D’une résignation depuis si longtemps installée. J’ai vu ce « nous ne sommes pas » et j’ai lu : « nous n’existons pas, vous ne nous considérez pas comme de vraies personnes, nous ne sommes que des fonctions, confort et fantasmes. »
Cette photo prise voilà plus de vingt ans résonne toujours en moi. J’y pense souvent, je l’estime comme emblématique de ma démarche et de mon propos, qu’elle a annoncé et qu’elle résume.

Chaque dimanche, une photographie commentée du miroir subliminal du métro parisien.

La gifle et la Mort (miroir #1)

La gifle et la Mort. Paris, affiche(s), 10 janvier 2024 © Jean-Claude Marguerite
La gifle et la Mort. Paris, affiche(s), 10 janvier 2024 © Jean-Claude Marguerite

Que voyez-vous ? Moi, j’ai vu le geste de cet homme, sa main tendue et son bras replié, en élan ou après le coup, et le visage renversé de cette femme, comme giflée. Puis, j’ai vu la Mort. La Mort révélée par cette déchirure qui divise la figure de l’homme, la Mort qui s’en détache comme la bave d’une idée sale. Et puis, il y a ce « e », la signature de la terminaison féminine, face à son regard, comme si son geste s’adressait bel et bien aux femmes. À toutes les femmes.
Que faut-il retenir de cette photographie ? Sinon que, dans les faits, sa construction n’est que coïncidences, ces trois éléments ne sont reliés que par le hasard. Il s’agit des restes de trois affiches différentes, superposées. Elles se sont succédé ; seul cet instantané les réunit. Sans ces déchirures qui les agrègent, ce que la dominante rouge semble légitimer, cette scène symbolique de la violence faite aux femmes n’existerait pas. 
Cette photo vient d’être prise dans un couloir du métro parisien. Des milliers de personnes passent devant, l’enregistrent sans s’en rendre compte, en retiennent consciemment ou inconsciemment quelque chose. Mais quoi ? Qui s’en préoccupe ? Qui s’arrête pour la considérer et en dégager un enseignement ?
Qu’aviez-vous vu ? Que voyez-vous ?

Chaque dimanche, une photographie commentée du miroir subliminal du métro parisien.
Pour toutes les photos et textes de ce blog, tous droits réservés, aucune publication autorisée sans un accord écrit.

Souriez! (miroir #0 )

Souriez! Paris, affiche(s). 16 novembre 2003. © Jean-Claude Marguerite

Que nous disent les affiches déchirées dans les couloirs du métro, les tags à moitié effacés ? Nous n’y prenons pas garde, nous passons devant sans marquer d’arrêt. Mais notre cerveau réclame du sens, il ne peut s’empêcher de recréer des histoires. Il associe ces reliquats à sa guise, ces morceaux choisis deviennent le miroir subliminal de nos préjugés.
Depuis des années, je photographie plus particulièrement ce qui me touche, me séduit, m’agace, me répugne de notre «vision» des femmes*. Un reflet édifiant du sexisme ordinaire.

Chaque dimanche midi, à partir du 28 janvier 2024, retrouvez sur ce blog une de ces photographies commentées. Abonnez-vous!

 * Attention, spoiler : je ne décolère pas.

“Haies plantées par vos agriculteurs”

En ces temps d’inondations et de dérives climatiques, je ne peux que relever le fait que cette pancarte est fort bien plantée. Depuis combien d’années résiste-t-elle aux vents qui fouettent cette plaine normande ? Le texte est à peine lisible, mais qui s’en approche déchiffre : « Haies plantées par nos agriculteurs » – mais quelles haies ?

“Haies plantées par vos agriculteurs”, octobre 2023, plaine normande.

Dans Sauver le bocage, je plaidais pour le renforcement du maillage bocager afin de prévenir des inondations comme des épisodes de sécheresses, en influençant les microclimats jusqu’à tempérer les climats régionaux. Mais, c’était aller contre les intérêts d’une rentabilité à court et moyen termes. Ce livre a plus de quarante-cinq ans, les effets à long terme sont visibles. Il ne coûterait pourtant pas grand-chose de replanter – et d’entretenir.

Mais est-il rentable de se soucier du long terme ?

Le vent

Retour de la crique où j’ai tenté des gros plans dans l’espoir de transformer rochers et végétation en paysages de montagne (en utilisant un flash, accessoire dont je ne me suis pas servi depuis… mais c’était dans un autre millénaire). 

En rentrant, je donne chaque fois un coup d’œil sur ce petit coin, la disposition des arbres fermant le cadre. Ce jour-là, les rafales de vent étaient assez fortes pour me pousser, mais pas aussi violente que cette image le suggère.

Le vent, Ibiza, novembre 2023

La crique

La lumière crue éliminait, quelques minutes chaque jour, les teintes de cette petite crique dépourvue de plage. Avec le vent, l’écume des vagues sculpte la mer, autrement si timide.

Quand la mer est sage, je m’installe sur ces rochers pour profiter du fameux coucher de soleil du Cafe del mar, mais avec la musique de mon choix (Pink Floyd, de préférence, puisque le groupe a séjourné ici bien avant la vague techno). 

La crique, Ibiza, novembre 2023
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