Cette série est le fruit d’une frustration, issue d’une méprise.
Dans un couloir du métro parisien, il y avait toutes ces affiches qui annonçaient une exposition sur Rolland Barthes. Quelqu’un avait succinctement tagué en noir les yeux de l’auteur de La Chambre claire. L’expression du visage changeait radicalement de l’une à l’autre, j’ai cru passer devant une galerie de portraits. Cette erreur m’a intrigué, je me suis promis de revenir photographier cette étrangeté. Mais j’ai trop tardé. Je m’en veux encore.

Surtout, la question de ma confusion me taraude toujours : comment ai-je pu me tromper ? Tout indiquait qu’il s’agissait de publicités identiques, mais c’est la modification d’un détail qui a capté mon attention. Sur l’instant, mon esprit a échafaudé une explication satisfaisante, mais fausse. Ce n’est qu’après quelques pas que j’en aie pris conscience, que je me suis arrêté et retourné pour m’interroger. Sans le phénomène de répétition, j’aurais poursuivi mon chemin en considérant pour vraie cette distorsion de ma perception.

Les publicitaires le savent bien, la distraction du quidam facilite leur influence. Leur message n’est pas seulement celui que l’on peut lire, ils le diluent dans un décor parsemé de stimuli éprouvés. Par association d’idées, chacun en déduit ce qu’il est prêt à croire. Il s’agit de manipulation, d’un conditionnement que nous acceptons. En échange de ces distractions familières, nous relâchons notre esprit critique – comme au cinéma, nous leur consentons une éphémère suspension d’incrédulité.

Mais les yeux barbouillés de Rolland Barthes m’ont raconté autre chose. Ces altérations, bien que minimes et évidentes, ont surpassé le message intentionnel pour libérer une interprétation personnelle. J’ai cru être passé devant une succession d’affiches annonçant l’exposition d’un photographe connu pour ses portraits. J’ai donc puisé dans mon esprit le matériel pour élaborer ma propre théorie, j’ai recréé des liens la justifiant, normalisant l’incongru. J’ai projeté du sens dans l’accidentel.

Alors que le papier disparaît peu à peu des couloirs du métro parisien, j’explore ce miroir subliminal. Je ne m’intéresse qu’aux affiches dont le vernis publicitaire s’est effrité, en marge des détournements volontaires.

Cocasses ou troublants, qu’ils indignent ou qu’ils divertissent, je me demande sans cesse ce que ces morceaux choisis d’affiches disent de moi. Et aussi de nous.

Voir aussi le second volet : “Nous ne sommes pas”

Second volet : “Nous ne sommes pas”