littérature et photographie

Étiquette : sexisme (Page 1 of 2)

« Lætitia casse-toi. »

Paris, affiche(s), 16 décembre 2003.

Jean-Paul Goude a mis en scène Lætitia Casta pour tout un enchaînement de campagnes d’affichages en pleine tourmente antipub. Ces images ont suscité un déferlement haineux contre Lætitia Casta. Pourquoi elle, nommément ? 
La régularité de ces campagnes en faisait une sorte de rendez-vous. Il se formait une familiarité avec ce modèle que l’on retrouvait au même endroit, semaine après semaine. C’était un peu comme lorsque l’on croise chaque jour quelqu’un dans le métro, on finit par se reconnaître, l’idée d’une certaine connivence se crée. Et des fantasmes peuvent s’ancrer et s’animer sur ce visage, cette silhouette. 
Aussi, ce rejet dépasse la confusion entre l’identité de la personne ayant posé et le personnage qu’elle interprète, ce rejet dénonce la douleur issue d’un désir refoulé, il est l’écho d’un cri d’autocensure.  

Et vous, que voyez-vous ?

Chaque dimanche, une photographie commentée du miroir subliminal du métro parisien.

L’olisbos (miroir #12)

Paris, affiche(s), 3 mars 2020.

En plein #MeToo, la dark romance est devenu le principal genre littéraire apprécié par un public féminin. Et le porno n’est pas qu’une affaire masculine. De quoi susciter des questions chez les féministes qui s’y risquent, et fourbir des arguments grossiers aux sexistes. C’est omettre l’importance cruciale de l’imagination comme du jeu. Il s’agit là d’envisager ou d’endosser sciemment un rôle et de participer librement à une mise en scène où l’improvisation se nourrit de modèles fantasmés. Et cela s’arrête là. À chacun sa sexualité, à personne de l’imposer.
Le sexisme se fonde sur le contraire, une sorte de « Je veux, je prends » de la prime enfance. Qu’il soit question de sexe, de propriété ou de croyance, quelle que soit la sophistication de ses méthodes et de ses discours, ce narcissisme relève de l’enfant sauvage devenu grand. Le développement de la conscience de l’autre comme des conséquences de ses actes s’est interrompu avant terme. Mais, n’est-ce pas la notion de morale qui définit notre degré de civilisation ?

Et vous, que voyez-vous?

Chaque dimanche, une photographie commentée du miroir subliminal du métro parisien.

Comment osent-ils ? (miroir #11)

Paris, affiche(s), 20 mars 2011.

La vulgarité de certaines campagnes nous rappelle à la réalité crue. Le monde gentiment glamour que nous racontent les affiches n’a pas d’autre prétention que de nous amener à acheter un produit, à adhérer à une idée, à nous conformer à un style de vie. La mise en scène publicitaire n’est qu’un enrobage, seule l’intention de l’annonceur compte.
Avec pragmatisme, on rétorquera que les communicants se contentent d’exploiter les stéréotypes de notre société, que le procédé est de bonne guerre. Mais, leurs messages justifient et enracinent ces idées reçues, ils ne sont pas neutres. Avec pertinence, on rétorquera encore que l’économie n’est pas la morale, et que, de ce fait, elle n’a qu’une valeur et aucune vertu. « Ça me profite, peu importent les conséquences » fait étrangement écho au raisonnement sexiste : « Je veux, je prends. »

Et vous, que voyez-vous?

Chaque dimanche, une photographie commentée du miroir subliminal du métro parisien.

Le lion et sa Vénus (miroir #10)

Paris, affiche(s), 22 septembre 2019.

J’ai vu la vulve caricaturale, démesurée, ancrée sur le pubis de cette Vénus de musée au corps diaphane. J’ai vu le lion farouche qui veille à ce qu’aucun autre ne s’en approche. Je n’ai vu qu’ensuite la main qui soutient les déchirures qui mettent à nu trois ou quatre générations d’affiches, comme pour amener le regard à se concentrer sur le ventre anonyme. Puis, qui le dirigent sur la bête vers laquelle converge la longue chevelure.
L’allégorie initiale du tableau se trouve donc réduite à une notion d’appartenance, et résume l’enjeu de celle-ci au sexe de la femme. Ces altérations, voulues ou non, semblent nous dire que l’art ne nous émancipe pas des stéréotypes.

Et vous, que voyez-vous?

Chaque dimanche, une photographie commentée du miroir subliminal du métro parisien.

Désenchantée. (miroir #9)

J’ai vu dans le télescopage de ces deux affiches l’espoir brisé de bien des adolescentes. Nombre de celles que j’ai connues ont partagé un rêve de princesse contemporaine, être chanteuse ou danseuse ou actrice, célèbre et adulée. À droite, Broadway, avec le soleil sur fond bleu tamisé, gage d’une promesse auquel rien ne paraissait devoir s’opposer. Mais, cette vision s’effrite, et les déchirures qui s’en détachent font écho aux paillettes qui se décollent du visage, à gauche. D’un vert cru, c’est la figure d’une jeune femme désenchantée qui regarde lui échapper ce qui semblait devoir la définir. Pourquoi sont-elles si nombreuses à partager les mêmes élans avant les mêmes revers ? Les publicités et ce qu’il en reste nous conditionnent à accepter stéréotypes après stéréotypes.
Et vous, que voyez-vous ?

Paris, affiche(s), 14 novembre 2023.

Chaque dimanche, une photographie commentée du miroir subliminal du métro parisien.

Elle n’a rien à dire. (miroir #8)

Paris, affiche(s), 18 décembre 2007.

Quels graffitis la perfection artificielle de ce modèle a-t-elle provoqués ? Ces slogans maudissaient-ils la publicité en général, accusaient-ils de dépravation la femme ayant posé, profitaient-ils du climat ambiant pour oser une blague potache? Je l’ignore. La censure est passée par là. Elle n’a pas noirci du texte, elle l’a blanchi. Et ce que ces bandeaux immaculés sous ces lèvres carmin nous disent alors, c’est que cette femme est réduite au silence. Sa fonction est de se montrer, grimée en poupée improbable aux épaules nues et à la peau lissée, et de se taire. De ne pas parler d’elle. De ne rien laisser percevoir de qui elle est, de ce qu’elle pense, éprouve, espère, regrette, subit.

Et vous, que voyez-vous ?

Chaque dimanche, une photographie commentée du miroir subliminal du métro parisien.

L’insécurité. (miroir#7)

Paris, affiche(s), 18 août 2010.

Tout photographe élabore son musée imaginaire de la photographie. Certaines de ces œuvres se retrouvent dans le métro, et je suis parfois amené à intégrer ces références dans mes propres images.
Willy Ronis faisait des travaux chez lui quand il a aperçu son épouse se laver dans ce contre-jour. Il s’est interrompu, a pris deux ou trois clichés, puis il est retourné à sa tâche. Cet instantané est devenu pour moi une scène « iconique » de l’intimité familière des couples, la nudité en toute confiance. Dès lors, cette main d’un monstre imaginaire ne serait qu’une confrontation grotesque, une farce, si elle n’évoquait pas justement l’insécurité permanente des femmes, chez elles comme dans la rue. Aussi invraisemblable que s’avère l’identité du prédateur. 
Et vous, que voyez-vous ?

Chaque dimanche, une photographie commentée du miroir subliminal du métro parisien.

Funambules. (miroir #6)

Paris, affiche(s), 7 janvier 2024.

Malgré la déchirure centrale, les dégradés de bleus se répondent en miroir. La teinte et la lumière sont celles d’un songe nocturne. En haut, cette femme n’est pas seule, quelqu’un la précède, quelqu’un la suit. C’est un défilé d’automates aux yeux effacés. Où vont-ils ? Vers quoi se dirigent-ils ou elles ou iels ? Est-ce une scène extraite d’un film d’horreur ? En bas, de cet homme, on ne sait que la main ballante, les jambes en appui, ainsi que l’entrejambe habilement éclairé. Alors, rêve ou réalité ?
Peut-être parce que cette femme demeure vêtue, cette vision ne suggère pas un fantasme érotique. Les ingrédients du sexisme sont pourtant réunis, la répartition des rôles si bien établie que cet amalgame ne choque personne.

Chaque dimanche, une photographie commentée du miroir subliminal du métro parisien.

Mise à prix. (miroir#5)

La déferlante antipub de l’automne 2003 a mis en exergue une évidence négligée : les femmes sont tout à la fois les principales cibles et les principaux vecteurs des affiches. Cet étiquetage sauvage découpe ce modèle à la façon dont on désignait les pièces de viande dans une boucherie, et attribue un prix à chaque sein et au sexe. Mais la femme continue de dormir, la tête posée sur un oreiller en apesanteur. Le publicitaire la veut ainsi, attirante et passive. Docile, elle est le personnage d’une histoire rabâchée, elle est spectacle.
Les graffitis ajoutés dénoncent la marchandisation du corps, mais dans quel but ? Qui est mis en cause par cette mise à prix : le modèle, l’annonceur, le client, le chaland ?

Paris, affiche(s), 18 novembre 2003.

Chaque dimanche, une photographie commentée du miroir subliminal du métro parisien.

« Marre » (miroir #4)

Que voyez-vous ? Une rébellion, sans équivoque. Le bras suffit à identifier une sportive. Il y a aussi cette biffure qui souligne le geste, et qui occulte en même temps un message marchand dont cette femme se libère. En bas de l’image, l’on devine une suite à cette déclaration. Mais, justement, « marre » de quoi ? Quelle marque, quelle cause ? Le cadrage pourrait être taxé de partisan, si ce qu’il défend ne restait pas flou, indéfini. Il ne dit pas tout. Il suggère l’amorce d’une histoire.
Tout est une question de lecture, de perception. La détermination de cette femme nous renvoie spontanément à sa condition. Rejette-t-elle l’annonceur qu’elle est censée servir ? S’affranchit-elle des rôles qu’on lui réserve ? Peut-être faut-il se contenter du message ressenti dès le premier abord : le poing dressé d’une femme qui en a marre. Tout est dit.

« Marre » Paris, affiche(s), 24 octobre 2003.

Chaque dimanche, une photographie commentée du miroir subliminal du métro parisien.

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