littérature et photographie

Étiquette : ia

L’IA n’a rien entre les lignes

Le débat sur l’IA dans le monde de l’édition m’amène à m’interroger sur ce que j’appelle littérature. Je suis un lecteur souvent déçu, bien des romans ne me semblent pas mériter ce titre. Trop de livres ne font qu’exploiter une idée, avec ou sans style, avec ou sans originalité. Ailleurs, on les qualifierait de divertissement.
L’IA repose sur des prompts, c’est-à-dire des directives. On peut lui indiquer des intentions, lui soumettre un cahier des charges bien tourné. C’est un outil capable de produire de tels livres, susceptibles d’offrir une lecture satisfaisante pour beaucoup. Est-ce suffisant pour qualifier ce produit de littéraire ? C’est du commerce.
Kundera, dans L’Art du roman, affirme que l’histoire n’est pas importante, que le roman ne vaut que par les thèmes que cette histoire travaille et qui la travaillent. Ce qui fait sa qualité, c’est la dimension personnelle de ce travail, ces séries de connexions intimes, non reproductibles. C’est l’œuvre d’un individu, l’expression d’une pensée humaine unique – complexe, inaboutie souvent, raison pour laquelle on récrit toujours le même livre.
Le lecteur perçoit confusément ce fondement qui ne se résume ni à l’histoire contée ni aux thèmes abordés : c’est entre les lignes que se reconnaît la littérature. C’est pour cette raison que nous gardons des livres que nous n’avons pas seulement “consommés”, parce qu’ils nous rappellent qu’ils contenaient davantage que ce qui y est écrit, qu’il en reste quelque chose, que leur proximité nous fait du bien.

Qui ia écrit ?

Cette semaine, quelqu’un devant moi s’est emporté parce qu’un vigile lui a demandé d’ouvrir son sac en sortant d’un magasin. Il trouvait intolérable d’être soupçonné de vol. Je le comprends, j’ai tendance à réagir de même. Mais qu’il ait raison de s’indigner ne donne pas tort au service mis en place contre le vol. Il lui suffisait de sortir son ticket, d’ouvrir son sac, et le soupçon était levé. Pourquoi a-t-il refusé de le faire ?

Plusieurs fois, cet été, des romans ont été soupçonnés d’avoir été générés (je ne dirai pas « écrit ») par une IA – ou avec son recours. Je comprends les réactions des auteurs, je m’interroge sur la crédibilité des systèmes de détections (outre le fait qu’on s’en use pour juger un texte retenu par un éditeur), je n’omets pas le pillage des écrits pour l’entraînement des modèles. Et je fustige l’instrumentalisation de ces dénonciations intéressées. 

Mais le ticket ? 

Même si l’on n’écrit que sur écran, je peine à imaginer qu’un auteur ne fasse pas de brouillons pour certains passages, de sauvegardes partielles ou intégrales, sur disque dur ou serveur (ceux-là ayant un système de datation, voire d’incrémentation, non susceptible d’être manipulé par un tricheur), voire de copies imprimées… 

Bon, je suis un romancier lent, qui récrit tout le temps, qui isole quelques pages pour s’y concentrer, qui garde tout (sauf le papier, pour ne pas en faire des caisses, mais avec regret pour l’esthétique des notes manuscrites sur une page tapuscrite). Si j’ouvre mon sac, on y trouvera des tonnes d’octets de versions intermédiaires, sur au moins un ordi, un ou deux clouds, une ou deux liseuses. Je ne les conserve pas pour prouver quoi que ce soit, mais par prudence. Je n’ai aucune envie de quiconque y jette un œil.

Ne pas s’y plier ne signifie pas que l’on a quelque chose à cacher. Mais cela alimente le doute. Or, cette situation va se répéter. En photographie, des systèmes traçant les modifications apportées aux fichiers bruts se mettent en place (lentement, pas pour tout le monde). Et les professionnels s’en sentent soulagés.

#Orélien